Le biais d’analyse sur le numérique qui semble se répéter de secteur en secteur sans effet d’apprentissage. Pour les dirigeants, c'est d'abord un gadget dont la meilleure preuve de sa vraie nature est qu'il ne gagne pas d'argent (au début). Pour les syndicats, il s'agit d'une nouvelle manière de créer un inconfort pour les salariés. Musique, film, commerce, services : le numérique est en fait un combat entre deux capitalismes ; un capitalisme de production à rendement décroissant contre un capitalisme de plateforme à rendements croissants.
Cette première erreur conduit ensuite à une phase d'adaptation subie et donc non-maîtrisée dans la majorité des cas. L'adaptation numérique subie est réalisée en transposant la grammaire du numérique dans la "grammaire" connue du dirigeant. Numérique devient économie de coût avec son automatisation, son augmentation des cadences, ... Le numérique est injecté dans un modèle d'affaires ou un écosystème connu. Dans ce cas, sa puissance transformatrice est dénaturée, elle ne protège que temporairement les acteurs en place et paradoxalement le numérique fragilise les entreprises classiques car il introduit une perte de repères et de maîtrise des leviers opérationnels.

Si la transformation numérique est mise en place dans sa globalité, on constate une réouverture des possibles. Les emplois ne sont pas nécessairement remplacés, mais aussi replacés comme le dit joliment James Bessen dans son article de mars 2015 pour la revue du FMI. L'automatisation et l'augmentation des cadences ont  certes lieu.A côté apparaissent de nouvelles activités professionnelles , lesquelles apportent une complexité différente : de nouveaux métiers non-codifiés au moment où les conventions collectives  sont elles-mêmes remembrées, des emplois qui franchissent la frontière du non-salariat,  parce que le numérique permet la délocalisation del'opérateur par rapport au lieu de production. Pas de certitude sur l'emploi sauf si le modèle productif ne change pas...

Cette transformation numérique repose comme ailleurs sur la contribution de la "multitude", la surface de contact avec le grand public et le service addictif pour le consommateur. Elle s'appuie aussi sur des  critiques sur les fondements mêmes du modèle industriel actuel notamment :

 

  •  obsolescence programmée et coût macroéconomique global de la consommation de masse (y compris subventions, externalités sociales et environnementales…) et contre-propositions par la vente de fonctionnalités modulaires (projet Ara, App market pour le mobile et 152 Md US$ en 2020 pour l'automobile)
  • remise en cause de l’économie de la propriété intellectuelle (ou de la rente) et proposition d'alternatives dans le financement de l’innovation
  • recomposition des filières industrielles par les maker spaces / Fab Lab qui remplaceraient notamment le prototypage rapide, les circuits courts/séries courtes et le SAV dans un premier temps

 

Outre l'évolution des mentalités ou le capitalisme de plateformes, le numérique industriel doit son essor à la fin de brevets sur les imprimantes 3Dqui provoque une exubérance de modèles et d'espoirs à la suite de l'effondrement des prix d'accès à cette "vieille"technologie. Les annonces décevantes début 2015 sur les ventes de MakerBot ou 3DSystems ne doivent pas occulter que la bulle spéculative permet précisément les erreurs et réajustements. L'écosystème et un couplage produit/service qui en résulteront auront donc 2 ou 3 générations de résistance à la sélection darwinienne quand ils percuteront frontalement les filières industrielles classiques. Ces effets réseaux et de "filière toute prête" sont la première cause de destruction des acteurs traditionnels du fait de la transition numérique.
En effet, l’équilibre des filières traditionnelles s'est stabilisé sur plusieurs décennies avec des répartition de valeur dans la chaîne alimentaire en fonction des rapports de force (puissance financière, puissance par les normes, par la fiscalité, par la Loi). La raréfaction des profits entraîne un repli de survie égoïste ou corporatiste au lieu de renforcer la solidarité de filière.  Comme le numérique loge la valeur de plus en plus tout en amont, autour d’un actif exclusif (Cf.  Nicolas Colin), et tout en aval, là où se forge l’alliance avec la multitude. Le repli de survie vide la filière traditionnelle de sa substance pour les maillons intermédiaires, car les plus forts cherchent à monétiser leur avantage amont ou aval en hybridant leurs relations clients/fournisseurs avec des pure players. Deux chercheurs nous expliquent même comment l’impression 3D va généraliser cette déformation à toutes les filières manufacturières.

Cependant, au-delà de l'imprimante 3D qui n'a pas que des défenseurs, c'est l'usine elle-même qui va être transformée:Cela veut dire que l'usine fera le produit unique et des Fablab décentralisés les personnalisations individuelles?

 

  • Cela veut dire que l'usine ne sera plus que la transformation en matériaux finis (acier, plastiques, ...) et les produits eux-mêmes seront faits autrement
  • Cela veut dire que l'usine continuera de produire des produits finis mais que chaque exemplaire sur la chaîne de montage sera unique parce qu'on injectera en temps réel toute l'info du client directement dans les cybermonteurs?
  • Ca veut dire qu'il n'y aura plus de montage parce que les futures imprimantes 3D permettront de sortir la voiture tout faite sans montage?